Le proverbe dit : « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », et Alfred de Musset l’a repris à son compte dans la pièce de théâtre éponyme. Pourtant, entre le Comte et la Marquise, c’est jusqu’aux dernières répliques un jeu de regards dans le trou de serrure, de pieds mis dans les portes et d’entrebâillements. Entre les certitudes que confèrent les portes ouvertes et fermées, il y a en effet une multitude de questions, d’espoirs, de doutes et d’intrusions : des portes entrouvertes.

Une porte fermée, d’évidence, est symbole de rupture. Etes-vous à l’intérieur, vous pouvez vous
sentir protégé ou enfermé, selon les circonstances qui vous y ont emmené, les menaces réelles ou fantasmées
qui vous en séparent, la durée de votre retraite ou de votre confinement. Etes-vous à l’extérieur, vous êtes
généralement exclu, voire indésirable. La fermeture de la porte est l’apanage du pouvoir, de la force, d’autant
plus quand un garde – soldat armé, vigile ou videur – en surveille les accès.

La porte de ville

La porte d’Ishtar, vestige babylonien, au Musée de Pergame, à Berlin

L’archétype des portes fermées est sans conteste la porte de ville. L’une des plus connues est sans doute la Porte Bleue d’Ishtar, construite dans le rempart de la mythique cité de Babylone, en 580 avant notre ère. Constituée de deux portes, l’une intérieure, l’autre extérieure séparées d’une cour, avec ses près de 30 mètres de haut et ses tours, elle porte bien son nom : Ay-ibur-shabum (« L’ennemi ne passera pas »). Mais c’est surtout son décor de briques glaçurées d’un bleu intense et ses rangées de taureaux et de dragons qui ont merveilleusement survécu aux dégâts du temps qui impressionnent le visiteur du Musée de Pergame, à Berlin, où elle est conservée.

Plus ancienne encore, et toujours sur pieds : la porte des Lionnes de Mycènes, en Grèce, la riche cité fondée par Persée et plus tard dirigée par Agamemnon, héros de la guerre de Troie. Le mur d’enceinte dont elle fait partie a été construit à partir de 1350 avant notre ère : d’énormes blocs de pierre entassés qu’on nomme « murs cyclopéens ».

La porte des Lionnes de Mycènes, en Grèce

La porte intra-muros

Une fois les portes des villes passées, le pouvoir continue de s’affirmer derrière des portes fermées. Portes majestueuses, parfois, rappelant la toute-puissance du souverain, comme celles du Palais Royal de Fès, au Maroc. Lorsque les rayons du soleil couchant viennent caresser ces portes en cuivre ciselé, celles-ci scintillent comme de l’or. Mais parfois aussi, des portes d’une simplicité déconcertante, comme celle du 10 Downing Street à Londres, aussi appelée « Number Ten », résidence officielle du Premier Ministre depuis 1732, devant laquelle il prend régulièrement la parole. La sobriété de cette porte noire à encadrement de pierre ne laisserait rien présager des décisions importantes qui se prennent dans cette maison, qui fait aussi office de bureau ministériel, si la ruelle n’était pas si bien gardée.

« Number Ten », résidence officielle du Premier Ministre anglais

La porte de prison

Si la plupart des portes fermées ont pour objectif d’empêcher à tout un chacun d’entrer, celles des prisons ont au contraire le rôle d’empêcher les indésirables de sortir – ou peut-être est-ce au contraire pour les empêcher d’entrer dans le monde ? Johnny Halliday chantait : « les portes du pénitencier bientôt vont se fermer », rappelant que même une porte fermée s’ouvre parfois et que le mouvement-même de la porte peut être vecteur d’espoir ou de désespoir.

Porte de la prison située sur l’île d’Alcatraz aux Etats-Unis

La porte fictive

Questionnements et recherche de réponses sont bien évidemment au cœur d’une autre adresse londonienne bien connue : le 221b Baker Street, domicile de Sherlock Holmes. A l’époque de la rédaction de ses aventures par Sir Arthur Conan Doyle, la rue ne comptait que 85 numéros mais a depuis été rallongée, pourvoyant ainsi une adresse pour les courriers de fans et un emplacement pour un musée dédié au célèbre détective.

La célèbre porte de Sherlock Holmes

La porte de l’esprit

Le peintre et poète britannique William Blake résume bien toute la part de symbolique dans le sujet que nous traitons ici. « Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est : infinie. Car l’homme s’est refermé sur lui-même jusqu’à considérer toute chose par les brèches étroites de sa caverne », dit-il dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1793). Ce passage a d’ailleurs inspiré le titre d’un ouvrage d’Aldous Huxley, où il raconte comment l’usage de drogue permet à l’homme d’atteindre la transcendance. Pour l’anecdote, The Doors, l’immense groupe de rock californien des années 1960-1970, tire son nom de ce livre de Huxley. Ce passage par la littérature nous apporte encore une preuve que les portes s’entrouvrent souvent sur notre rapport à la spiritualité et à une certaine forme de pouvoir.

Le groupe de musique The Doors

La porte de passage

En effet, certaines portes ont pour unique rôle de matérialiser un passage entre le profane et le sacré, de démarquer ces deux espaces aux fonctions distinctes tout en permettant aux hommes de franchir la frontière. Au Japon, l’architecture des torii figure parfaitement cette séparation symbolique : une structure de portail sans murs ni porte, jaillissant du sol aux confins du sacré, souvent en bois peint en rouge vermillon. On pense immédiatement au torii du sanctuaire d’Itsukushima, sur l’île de Miyajima, avec ses 16 mètres de haut et qui semble flotter sur la mer à marée haute, mais aussi à l’allée aux 10 000 torii du Fushimi Inari Taisha, à Kyoto.

Torii du sanctuaire d’Itsukushima, sur l’île de Miyajima

La porte religieuse

Dans la culture occidentale chrétienne, les portes d’entrée des lieux de culte formalisent aussi avec puissance le passage dans le territoire saint, à grands renforts d’œuvres d’art censées impressionner le fidèle et lui rappeler un passage édifiant des Ecritures, et par là-même un message sur la conduite qu’il doit tenir.

Le Portail du Jugement dernier, porte centrale de la cathédrale Notre-Dame de Paris, représente ainsi, comme son nom l’indique, le jour où, selon la tradition chrétienne, les hommes seront jugés pour leurs actes, quand Jésus-Christ reviendra. Cet impressionnant portail fut construit et installé entre 1210 et 1240 : avec ses vingt mètres de haut, ses innombrables sculptures originellement polychromes et ses différents tableaux, au centre desquels un Christ juge en gloire, entouré de sa cour céleste composée d’anges, de prophètes, de martyrs, de vierges, de docteurs de l’Eglise et de patriarches, le message est clair pour le passant : n’oublie pas le jour où ton âme sera pesée, ton comportement décide dès aujourd’hui si tu mérites de ressusciter à la fin des temps.

Le tympan du Portail du Jugement dernier de la cathédrale Notre-Dame de Paris
Par Alvesgaspar / source : Wikimedia Commons

Autre porte issue de la même tradition et qui mérite le détour, la Porte du Paradis du Baptistère Saint-Jean à Florence. Elle fut commandée au sculpteur Lorenzo Ghiberti, qui y consacra 27 années de sa vie, de 1425 à 1452. La porte à double battant de huit tonnes de bronze, dorée à l’or fin, est composée de dix carrés représentant plus de cinquante passages de la Bible en bas-relief, dans un récit mettant en avant le rôle du Christ sauveur dans le monde. C’est Michel-Ange qui lui aurait donné son nom, fasciné par sa beauté.

Porte du Paradis du Baptistère Saint-Jean à Florence

Un marqueur de différenciation entre extérieur et intérieur que l’on retrouve dans d’autres religions, comme les gopuras, bâtiments pyramidaux richement sculptés par lesquels on pénètre dans les enceintes successives d’un temple hindou. De même que la mezouzah juive, petit boitier contenant des écritures bibliques et apposé au chambranle des portes de la maison, qui figure la protection divine.

La porte symbolique

Cependant, le religieux n’a pas le monopole de cette symbolique. La porte Bab Mansour el Aleuj, à Meknès au Maroc, fut achevée en 1732, commandée par le sultan Moulay Ismaïl pour clore le mur d’enceinte de sa ville. Sa taille remarquable, la délicatesse de ses ornementations, la richesse des matériaux qui la composent en font encore aujourd’hui l’une des plus belles d’Afrique du Nord. Les colonnes de marbre qui l’encadrent sont même issues des ruines romaines de Volubilis. Cette porte et l’imposante salle qu’elle abrite servaient initialement pour des offices religieux comme pour des jugements civils.

La porte Bab Mansour el Aleuj, à Meknès au Maroc

La Porte de l’Enfer sculptée par Rodin, quant à elle, malgré son thème religieux, fut commandée en 1879 pour marquer l’entrée d’un nouveau musée des arts décoratifs parisien. Le projet de musée fut finalement abandonné, mais le sculpteur dédia trente ans de sa vie à son chef d’œuvre, dont est notamment tiré le célèbre Penseur.

La porte de l’Enfer d’Auguste Rodin, Musée Rodin, Paris

La porte emblématique

Achevons finalement ce passage en revue par la porte qui symbolise peut-être le plus la notion d’ouverture : la Porte de Brandebourg, à Berlin. Erigée à la fin du XVIIIe siècle pour le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, elle est située à la frontière entre les anciennes RFA et RDA et fait partie intégrante du mur de Berlin pendant près de trente ans. En réaction à cette histoire funeste, elle est aujourd’hui l’emblème de l’Allemagne réunifiée et figure sur les pièces de 10, 20 et 50 centimes frappées par l’Allemagne.

La Porte de Brandebourg, à Berlin
Par Thomas Wolf / source : Wikimedia Commons

L’info insolite sur une porte

La Porte Sainte de la Basilique Saint-Pierre, au Vatican, n’est ouverte que tous les 25 ans, à l’occasion du Jubilé, par le pape lui-même. L’année sainte terminée, un mur est à nouveau construit devant la porte. Prochaine ouverture prévue en 2025 !

Le pape François ouvre la porte sainte

L’info porte pratique

A Rome toujours, allez découvrir, non pas une porte, mais un trou de serrure ! Sur le mont Aventin, à l’ambassade de l’Ordre de Malte, ce fameux trou de serrure vous offre une perspective étonnante sur les jardins de l’ambassade et la basilique Saint-Pierre. Roman, jeune guide passionné par la ville, vous expliquera sur son blog comment vous y rendre, où le trouver, et même comment prendre une photo parfaite !

Le trou de serrure à Rome

Opposons donc au proverbe repris par Musset un autre proverbe, chinois cette fois : « La porte la mieux fermée est celle que l’on peut laisser ouverte », autrement dit : seule la confiance peut nous prémunir contre les intrusions, les barricades peuvent toujours être renversées. A bon entendeur…

Par Laure Armand d’Hérouville,

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(1 commentaire)

  1. Très beau document,reste la porte entre la vie et la mort que personne n’a pu nous conter…!

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