Chaque année à l’automne a lieu une émulation artistique et marchande sans précédent sur Paris et à l’international. Que l’on soit néophyte ou collectionneur d’art, c’est le parfait moment d’observer de prêt ou de loin ce qui se passe sur la scène artistique.

Le nombre de foires d’art contemporain dans le monde est exponentiel; nous en comptons pas moins de 250 et notamment dans les capitales traditionnelles du marché de l’art.

Le climat hautement concurrentiel des foires internationales d’art contemporain

La FIAC est sans doute la plus connue et la plus puissante en France, réservée exclusivement aux galeries. Lancée en 1974, la Foire International d’Art Contemporain accueille sur quelques jours prêt de 200 galeries. On peut lire sur sa page de présentation en ligne que « la sélection balaye plusieurs champs de créations : peintures, sculptures, photographies et installations recouvrant l’Art moderne, l’Art contemporain et le design. » Cette foire est très loin d’être la seule à faire l’actualité artistique de la période automnale. En 2003, alors que la FIAC connaissait un petit coup de mou, nos amis londoniens ont lancé la Frieze Art Fair, le lancement fut très bon et en quelques années Frieze attire de plus en plus et génère un chiffre important. Ailleurs et loin de cette rivalité entre les deux capitales artistiques sur fond de Brexit, pendant ce même mois d’Octobre nous pouvons notamment recenser : Art Market Budapest, Korea International Art Fair, Texas Contemporary, Affordable Art Fair, Asia Now, Paris
Asian Art Fair…

Dans ce contexte très compétitif, les organisateurs de la FIAC doivent faire oeuvre d’imagination et repenser les propositions. À la lecture du site de la FIAC deux ambitions ressortent: la première liée au marché et la seconde consistant en l’accessibilité de l’art contemporain par le grand public.

En 2009, afin de mettre en avant la scène émergente, la FIAC et le groupe Galeries Lafayette, un de ses principaux partenaires, créent le Secteur Lafayette, présentant et soutenant une sélection de jeunes galeries internationales. Le comité de sélection est dédié et compte, il fallait s’y attendre, deux membres de la Fondation d’entreprises des Galeries Lafayette. L’édition de 2019 fut clairement un bon cru pour les galeries importantes, et ainsi à la Pace Gallery une oeuvre de Rauschenberg est partie pour 1,6 million de dollars et un Nicolas de Stael s’est vendu 1,45 million de dollars chez Waddington Custot. Une liste ne vous sera pas faite rassurez-vous, mais il s’agissait d’indiquer que dans ce genre de foire les grandes galeries exposent des maîtres et des œuvres muséales; et ça se vend !

Tout n’est pas que banane sur ce marché de l’art contemporain, en référence au dernier coup de com’ de la Galerie Perrotin. Ce dernier ayant exposé sur son stand de Art Basel Miami Beach, manifestation parallèle depuis 2002 de la fameuse Art Basel, une banane scotchée d’un de ces
artistes phares, Maurizzio Cattelan.

Morizzio Cattelan, Comedian, oeuvre exposée sur le stand de la galerie Perrotin lors de la 18ème édition de Miami Art Basel, 2019
©Jia Jia Fei

L’oeuvre nommée “Comedian”, ce n’est pas un hasard, fut virale et tous les médias se sont emparés de la création photogénique, d’autant plus que l’oeuvre s’est vendue 120 000 dollars, avant ” d’être mangée ” par un autre artiste, a priori “performer.” Coup de pub, coup de théâtre, coup de marché, nous ne saurons pas, mais en tout cas un coup de maître pour le galeriste !

Beaucoup de commentateurs parlent d’un marché fou, et on peut les comprendre. Il est certain que ces artistes et leurs méga-galeristes perdent littéralement les spectateurs non avisés, ou amoureux d’un certain esthétisme relativement conventionnel. Mais l’art n’a jamais été déconnecté
d’un marché. Comme le dit si bien la critique d’art Roxana Azimi :

Cette banane de Cattelan est
« un miroir aux excès du marché de l’art… Il fait de la critique institutionnelle. »

Propos recueillis dans le cadre de l’émission “La Grande Table Culture” animée par Olivia Gesbert sur France Culture, en date du 30/12/2019.

Et comme il l’a été indiqué précédemment, des œuvres de maîtres modernes ou contemporains plus consensuelles sont aussi présentées dans les foires. Avec des opérations grand public, les équipes des foires cherchent à œuvrer pour une certaine démocratisation de l’art contemporain. Ainsi à partir de sa 43ème édition, la FIAC s’accompagne de la complète fermeture à la circulation de l’avenue Winston Churchill permettant d’exposer sculptures et installations à proximité du Grand Palais.

Un parcours est également organisé, nommé la “FIAC hors les murs” dans des lieux emblématiques comme le jardin des Tuileries ou la place de la Concorde. Pour la 46 ème édition de la FIAC, le parcours est particulièrement riche. Nous retiendrons notamment, dans le jardin des
Tuileries, le travail d’Alex Katz, avec une sculpture en porcelaine émaillée installée dans un des bassins. Place de la Concorde, les visiteurs étaient invités à se promener parmi les structures architecturales. Et Place Vendôme, c’est l’artiste japonaise Yayoi Kusama qui était invitée à
occuper l’espace avec l’une de ses installations monumentales dont elle a le secret, ici une structure gonflable jaune recouverte de pois noirs.

Vue de l’installation de Yayoi Kusama sur la place Vendôme lors de la Fiac Hors les Murs: Life of the Pumpkin Recites, All About the Biggest Love for the People (2019)
© Yayoi Kusama / Photo Marc Domage Courtesy

Les biennales artistiques, ces grandes machines culturelles

S’il est un autre événement artistique qui permet de rassembler les différents acteurs de la création à l’international, c’est la biennale d’art contemporain. Comme son nom l’indique, elle se déroule tous les deux ans sur le modèle des expositions universelles. La plus ancienne biennale au
monde, et la plus prestigieuse, est la Biennale de Venise, créée en 1895. Comme pour les foires, nous assistons au même phénomène de multiplications des biennales d’art contemporain depuis les années 1990 et on dénombre aujourd’hui quelques 200 biennales à travers le monde. L’enjeu de l’organisation d’une biennale n’est pas du tout le même que la foire marchande. Cette manifestation demeura longtemps un outil politique. C’est d’ailleurs aux politiques eux-mêmes que revenait le choix des artistes qui représentent leur pays. Derrière l’idée des pavillons les architectes ont pour mission de représenter la puissance culturelle, politique et économique de leur Etat. Depuis, les choses ont un peu changé avec la montée en puissance des commissaires d’exposition. Ce sont eux maintenant qui décident de la programmation, du thème et de la sélection.

Pour la 58e Biennale de Venise qui s’est tenue du 11 mai au 24 Novembre 2019, l’américain Ralph Rugoff fut nommé commissaire général. Cette édition ne comportait pas de thème en soi mais un fil conducteur pouvait être retenu, eu égard au titre choisi pour réunir les œuvres de centaines
d’artistes sélectionnés, produites entre 1960 et aujourd’hui. « May you live in interesting times » (Puissiez-vous vivre à une période intéressante), reprend une formule anglaise. Selon le commissaire R. Rugoff :

« Sans nul doute inclut des oeuvres refletant la précarité de la
vie aujourd’hui […] mais également l’art peut nous guider sur la manière de vivre et de penser
durant ‘cette période intéressante’. »

Propos de Ralph Rugoff, à propos de la 58ème édition, May You live in interesting times, publication en date du 11 mai 2019 sur labiennale.org

Dans les Giardini ce sont les différents pavillons que le spectateur est invité à découvrir. Laure Prouvost a conçu le pavillon français pour cette édition. Elle est notamment lauréate du prix Turner en 2013 et a exposé au palais de Tokyo en 2018. Pour la biennale elle a spécialement imaginé un univers, sous le titre “Vois ce bleu profond te fondre” avec un film et une installation tentaculaire composée d’objets vestiges de résine et de verre avec des plantes, l’ensemble se déployant à l’intérieur et à l’extérieur du pavillon. La plasticienne nous propose une balade dans le corps de la pieuvre à la recherche en profondeur de nos origines.

Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You/ Vois ce bleu profond te fondre, Pavillon français à la 58e Biennale d’art de Venise, 2019
©Giacomo Cosu

Ces pavillons ne sont que la partie immergé de l’iceberg puisque ce sont des dizaines et des dizaines d’expositions diverses qui envahissent Venise. En 7 mois de manifestation, vous imaginez bien que les propositions sont variées. Des palais jusqu’aux synagogues, l’art est partout. Des artistes les plus réputés aux artistes inconnus du grand public, chacun veut s’inviter à la Biennale de Venise gage de réputation et d’aura pour une carrière artistique.

Les biennales se sont donc étendues à travers le monde et souvent un commissaire en vogue voyage d’un événement à l’autre conduisant parfois à une uniformité certaine. Cependant au-delà des circuits de la vieille Europe cités ci-dessus, il faut mentionner d’autres biennales importantes et intéressantes comme celle de Jakarta, de Dakar, ou la BIAC Martinique (Biennale d’art contemporain lancée en 2013) qui, comme la Biennale de Lyon, tente une lecture et une sélection plus indépendante, plus libre, plus aventureuse.

La 15ème édition de la Biennale de Lyon a quant à elle investit les immenses usines Fagor. À Paris, une autre Biennale a longtemps tenu le haut du pavé : il s’agit de l’ex-Biennale des antiquaires, rebaptisée La Biennale Paris, qui elle aussi comme la FIAC se tient sous la verrière du Grand Palais. Cet événement était très prisé et présentait art et antiquité ainsi que de la joaillerie. La Biennale de Paris ne semble plus que l’ombre d’elle même, elle ne possède même plus la caractéristique essentielle d’une Biennale. Ses organisateurs l’ont rendu annuelle et ont réduit à cinq le nombre de jours d’expositions. De plus l’éclat de cet événement est terni depuis quelques éditions par les fortes mésententes quant à la sélection des exposants. En souhaitant s’inscrire dans l’air du temps, cette biennale ressemble à un autre salon et plus encore à des salons d’art contemporain. Lors de la 31ème édition, sur les 75 exposants, 40 étaient spécialisés en art moderne et contemporain, preuve d’un mouvement général,en faveur du marché contemporain. Néanmoins le visiteur de la Biennale Paris, adepte de mobiliers anciens, d’art primitif ou d’objets archéologiques peut encore en prendre plein les yeux. Par exemple, cette année le marchand Pellat de Villedon présentait un bureau de pente attribué à BVRB II (plus de 100 000 euros); chez Kevorkian, un vase libatoire en terre cuite en forme de zébu, art d’Iran du 1er millénaire, était proposé environ 50 000 euros.

Nouvelles reflexions: Vers des foires et biennales sans oeuvre d’art ?

Foires et biennales d’art contemporain ne cessent de se multiplier à travers le monde. La critique est souvent sévère et souligne que les organisateurs de ces événements ne sont pas uniquement guidés par l’art et la découverte. Il est certain que Reed Expositions France, pour ne pas le citer, mastotonde de l’organisation des salons organisant à eux seuls, la Fiac et Paris Photo,
mais faisant aussi dans la franchise et la santé, raisonne sans doute plus dans une logique économique qu’esthétique. Les œuvres produites pour l’occasion ou exposées sont souvent le reflet d’un marché. Et même s’il est donné aux visiteurs de vivre des expériences parfois de grande ampleur, pensons à l’oeuvre de Laure Prouvost, les enjeux sont aussi politiques et
touristiques pour les Biennales.

Ces grandes machines culturelles souhaitent nous montrer soit disant ce qu’est ” l’art contemporain”, mais les impératifs financiers de ces événements ne peuvent que fausser et réduire considérablement la sincérité des propositions dans la plupart des cas. Cependant, je me dois d’évoquer des heureuses initiatives comme BISO (Biennale Internationale de Sculpture de Ouagadougou), dont la 1ère édition a eu lieu cette année. Elle ambitionne de « devenir un événement artistique phare de l’Afrique et de sa diaspora, dédié à la sculpture sous toutes ses formes et faisant la synthèse entre l’art séculaire africain et la création artistique contemporaine ». Retenez cette biennale engagée qui se tient au Burkina Faso.

Il semble certain que ce phénomène de prolifération des foires et biennales biennales, profitant au marché, puisse durer encore quelques années, faute de propositions nouvelles. Le temps est peut-être venu des initiatives d’un nouveau genre. La Biennale de Paris créée initialement par André Malraux, ministre de la culture et écrivain, et récupérée en 2000 par l’artiste Alexandre Gurita en est une. Son intention est d’utiliser cette institution au service de la liberté de penser et de pratiquer l’art. La Biennale de Paris nouvelle version s’est ré-articulée à partir de pratiques, existant autrement qu’en oeuvre d’art. Elle devient une biennale sans oeuvre d’art, sans exposition, sans commissaire d’expositions et sans spectateur. Réinventée totalement, la biennale devient une institution au service de ce qui peut
faire avancer l’art. Passionnant.

Par Nicolas Samson-Agnez,

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