Ce soir, c’est l’anniversaire de Julien, mon meilleur ami et compagnon de théâtre, et pour l’occasion j’ai décidé lui offrir une place pour aller voir ensemble à la Scala la première « d’une histoire d’amour » , la dernière création d’Alexis Michalik.

Pour faire les choses bien, et pour caser mes grandes papattes, j’ai pris deux places au premier rang. A notre arrivée, surprise ! Ce ne sont pas des sièges qui nous attendent mais un banc, sans dossier, dont l’assise est à 35 cm du sol. Pendant que nous nous installons, Benjamin Bellecourt passe devant nous et nous adresse un coup d’œil complice tout en admirant notre souplesse. Une fois posée, j’ai les genoux au niveau des oreilles et quand mes voisins de banc sont installés à leur tour, je culpabilise d’avoir pris deux fois du dessert à Noël, les places n’étant pas très larges. Mais outre le fait que je peux allonger mes jambes l’avantage de cet emplacement, c’est la vue sans obstacle à 180° et la proximité avec le plateau. Je n’ai qu’à tendre la main pour tirer la chasse d’eau, vous comprendrez vite quand vous verrez la pièce.

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En parlant de plateau, celui-ci donne le « La » dès notre entrée dans le théâtre. Le rideau est levé, le décor installé et Maryline Monroe chante « I’m through with love » de Some Like It Hot. Comme à son habitude, Alexis Michalik a pris le soin de disposer en fond de scène, à cour et à jardin les éléments de décors amovibles et interchangeables, placés sur roues, vérins et autres amortisseurs pour faciliter leur mise en place tout au long de la pièce. Cinq micros sont posées sur scène présageant d’un concert en début de spectacle. Et ça ne rate pas ! Les cinq protagonistes prennent place et entonnent « Et pourtant » de Charles Aznavour. Serait-ce un clin d’œil du metteur en scène sur son envie de monter un jour une comédie musicale ? Affaire à suivre…

Mais revenons à notre pièce. Côté pitch, Katia et Justine s’aiment et vivent une idylle passionnée. Justine souhaite concrétiser cet amour par un enfant. Katia, grande cabossée de la vie hésite au début, puis se laisse convaincre. Les deux femmes se font alors inséminées cependant, contre toute attente seule Katia arrive à tomber enceinte. Mais l’idylle qu’on croyait indestructible se fissure et à quelques jours de la naissance de leur enfant, Justice fait ses valises pour ne plus jamais revenir. Douze ans plus tard Katia apprend qu’elle est atteinte d’un mal incurable. Avant de partir pour son dernier voyage, elle tente de trouver un tuteur à sa fille Jeanne, une gamine surdouée qui préfère lire Kant et Tolstoï plutôt que de s’intéresser au foot. Katia décide alors de renouer avec son frère William, ex-écrivain à succès, dépressif et paumé, et qui noie ses blessures dans l’alcool et le tabac. On ne trouverait pas mieux sur le marché comme père de substitution me direz-vous.

Cette cinquième pièce d’Alexis Michalik s’inscrit dans le droit fil des quatre premières mais se veut subtilement différente. « Une histoire d’amour » reste dans le schéma d’une pièce à tiroirs, fait de multiples scénettes. Mais contrairement à certaines de ses œuvres précédentes, le Cercle des Illusionnistes, le Porteur d’Histoire et Intramuros notamment, Alexis Michalik a choisi de suivre une chronologie. En effet, comme dans Edmond, l’histoire ne fait pas des bonds entre le présent et le passé. Elle suit une ligne temporelle fixe.

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Dans « une histoire d’amour » les costumes ne sont pas exposés sur des portants à la vue du public, l’une des caractéristiques des pièces du metteur en scène. Dans Intramuros par exemple, Alexis Michalik en faisait un élément de décor à part entière. Ici, les comédiens se changent dans les coulisses ou sur scène dans une chorégraphie aérienne et/ou en ombre chinoise. Il faut avoir du cran pour se plier à l’exercice car il faut pouvoir accepter de se mettre, même pudiquement, presque à nu devant le public.
Comme évoqué précédemment, l’un des éléments communs aux cinq pièces d’Alexis Michalik est le décor transportable et modulable permettant le passage d’un lieu à un autre. Ainsi, à titre d’exemple, par un simple changement de tête de lit, ce dernier devient tantôt lit conjugal, tantôt lit d’hôpital. En fond de scène, des projections d’intérieur ou de paysage apparaissent sur un écran renforçant l’impression de transporter le public vers des lieux très différents.
Enfin, tout comme les quatre autres pièces du répertoire “Michalikien”, l’enchaînement des scènes se fait sur un rythme effréné sans noir. Ladies and gentlemen, please, fasten your seatbelt.

Côté jeu, Juliette Delacroix interprète le personnage de Katia avec force et déterminisme. La comédienne nous livre un personnage fort qui s’est battu toute sa vie et qui se battra encore jusqu’au dernier souffle. Marie-Camille Soyer incarne quant à elle le paradoxe. Elle joue une Justine fraîche et légère, prête à franchir des montagnes pour Katia, mais au final elle se voit littéralement bouffée par la culpabilité de son exil. Après une absence sur scène de près de dix ans, Alexis Michalik incarne avec émotion le rôle principal masculin, William le frère de Katia. William est un écorché vif et maladroit avec sa nièce mais attachant. De cette relation ressort un potentiel comique énorme qui offre un souffle de légèreté bienvenu face à la tragédie du sujet. William tente maladroitement de faire face à ses responsabilités, partagé entre son attachement pour sa sœur, cet enfant qu’il doit apprendre à connaître, et les fantômes du passé. D’ailleurs, dans ses relations avec Katia, William me fait penser à mon propre grand frère, la clope, l’alcool et le côté paumé en moins. Au-delà du partage de code génétique, le frère et la sœur se ressemblent tant par les épreuves que par l’attachement profond qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Jeanne, la fille de Katia et nièce de William est interprétée en alternance par Violette Guillon. J’avoue avoir été « scotchée » par la spontanéité du jeu de cette pitchounette. A-t-on assisté à la naissance d’une vocation ? Enfin, Pauline Bression joue les caméléons en interprétant une multitude de personnages gravitant autour de l’intrigue principale. Elle se glisse notamment dans la peau de Claire, une jolie jeune femme à la robe d’été, personnage mystérieux, bienveillant et qui danse tout autour de William.

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Le moins que l’on puisse dire c’est qu’on ne s’ennuie pas une seconde dans cette pièce. En presque une heure et demie Alexis Michalik nous transporte dans l’émotion jusqu’au point de rupture mais sans jamais en franchir le seuil. Il ne nous livre pas une seule histoire d’amour mais des histoires d’amour à travers différents prismes relationnels : femme-femme, frère-sœur, mère-fille, oncle-nièce, époux-épouse. Sur bien des aspects, le metteur en scène nous interroge sur le fait que la véritable preuve d’amour ne serait-elle pas de laisser l’autre s’en aller et laisser la place à autre chose qui sera peut-être différent mais tout aussi fort ?

Au tombé de rideau, la salle est debout. Et à mon grand étonnement, je ne suis pas trop cassée en deux par mon assise bien basse. Je n’ai d’ailleurs pas trop de mal à me déplier pour participer à la standing ovation. Pauline Bression ne peut contenir son émotion (moi aussi d’ailleurs car je crois que j’ai franchi le point de rupture). Tout porte à croire que cette cinquième pièce présage un nouveau succès. Contente de vous revoir sur scène Monsieur Michalik après dix ans (presque) dans l’ombre.

Et maintenant, à vous de jouer !
Par Marie-Nella,

Texte et mise en scène : Alexis MICHALIK
Avec : Pauline BRESSION, Juliette DELACROIX, Marie-Camille SOYER et en alternance Lior CHABBAT, Violette GUILLON et Amélia LACQUEMANT
Assistance à la mise en scène : Ysmahane YAQINI, assistée de Clémence AUSSOURD
Décors : Juliette AZZOPARDI
Lumière : Arnaud JUNG
Vidéo : Mathias DELFAU
Son : Pierre-Antoine DURAND
Chorégraphie : Fauve HAUTOT
Perruque : Julie POULAIN
Régie plateau : Laurent MACHEFERT
Assistant régie : Paul-Clément LAROSIERE

Et retrouvez toutes les déambulations de Maria Nella en suivant le lien ci-dessous :

https://www.leblogtheatredemarianella.fr/

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