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Destinés à fermer, à séparer, à se protéger, voire à se replier, les murs sont des artefacts qui transcendent les cultures et les civilisations. Des murs ont été construits tout au long de l’histoire et dans le monde entier, souvent pour répondre à des menaces, réelles ou supposées. Pourtant, l’histoire est aussi émaillée d’épisodes marquants d’ouverture : chute, réappropriation ou simple abandon des murs érigés. Ceux-ci ont donc la particularité de porter des messages contradictoires.

Les Murs - Trésors du Monde_Laure Armand d'Hérouville
Photo par Thierry Tutin, La Grande muraille de Chine, 2010

 

Certains murs sont emblématiques et ont été construits pour se prémunir des invasions, comme la Grande muraille de Chine. Patiemment érigée entre le IIIe siècle avant notre ère et le XVIIe siècle, c’est la plus imposante construction de ce type dans le monde, totalisant 6 259 km de fortifications. De même, le mur d’Hadrien, fondé en 122, puis le mur d’Antonin, datant de 142, tous deux situés dans l’actuel Royaume Uni, matérialisaient la frontière Nord de l’empire romain, destinés à le protéger des barbares. Des constructions qui ont donc traversé les siècles et témoignent encore aujourd’hui de la puissance de ces empires, des enjeux territoriaux et des affrontements auxquels ils étaient soumis.

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Photo par By Steven Fruitsmaak, Le Mur d’Hadrien, 2007

 

L’histoire contemporaine prouve que ces préoccupations traversent les époques, donnant lieu à l’érection d’autres types de murs. Des fortifications parfois parcellaires, comme la ligne Maginot construite le long des frontières Nord et Est de la France entre-deux-guerres ou le mur de l’Atlantique, série de fortifications côtières construite par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale sur une distance totale de 4 000 km, de l’Espagne à la Norvège. L’une comme l’autre n’ont d’ailleurs pas résisté au choc des conflits.

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Photo par Thesupermat, Fortification du Mur de l’Atlantique dans le Finistère, 2013

 

Plus récents encore, des murs visant à empêcher la circulation de populations entières, et non plus seulement d’armées rivales, ont marqué le paysage et les esprits. On pense bien entendu au mur de Berlin, qui sépara la ville en deux pendant près de 30 ans afin d’éviter la fuite de la population Est-allemande vers l’Ouest via Berlin. 155 km de mur construits en une nuit pour traduire sur le territoire une divergence politique, une conception du monde opposée. Les frontières se matérialisent en réaction à des conflits armés, comme le mur qui sépare Israël de la Palestine en Cisjordanie, construit dans les années 2000 sur une distance de pas moins de 500 km, ou en réaction à une immigration jugée indésirable, comme la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, ornée d’une barrière de 1 200 km depuis une dizaine d’années, et dont la prolongation est devenue un projet médiatique de Donald Trump. C’est l’éternel dilemme du rempart qui se répète à travers les âges : censé protéger du danger, il contraint aussi les échanges et symbolise un repli.

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Photo par Raphaël Thiémard, Le mur de Berlin, 1989

 

« Mur de la honte » (Berlin), « mur de l’Apartheid » (Israël)… la notion de frontière, communément admise par la communauté internationale comme une réalité physique et un droit des nations, revêt rapidement une connotation négative dès lors qu’elle s’érige en muraille infranchissable.

Comme une réponse à cette volonté trop affirmée de séparation, les murs deviennent alors des lieux de protestation, des emblèmes de communautés, des symboles de liberté. La population et les artistes se les réapproprient pour en transformer la symbolique. Qui ne pense pas ici au mur de Berlin ? Que ce soient de simples graffitis ou de véritables oeuvres d’art, ces pans de mur peints font désormais partie d’un patrimoine commun, non seulement allemand, mais aussi mondial. Aujourd’hui, dans le même esprit de résistance à la séparation forcée, des artistes investissent le mur qui sépare les Etats-Unis du Mexique pour délivrer un message d’espoir.

Les Murals d’Irlande du Nord, et notamment de Belfast, disent autre chose. Dès le début du XXe siècle et plus particulièrement pendant le conflit nord-irlandais lié aux droits civiques, les murs pignons des maisons servent de support aux différentes communautés pour commémorer, signifier une lutte, contourner la censure, faire de la propagande…et identifier les quartiers selon leur couleur politique. A partir des années 1990, ils deviennent une attraction touristique et, dès 1994, les Bogside Artists lancent un mouvement de murals non partisans, preuve de l’ancrage de cet usage dans une culture commune.

L’appropriation de ces murs par les artistes ne s’arrête pas aux arts picturaux : à la fin des années 1960, Johnny Cash immortalise les murs des prisons de Folsom et San Quentin grâce aux concerts qu’il y a organisés et aux albums live qui en ont découlé ; en 1977, Brel chante à sa façon les remparts de Varsovie ; Rostropovitch marque les esprits en 1989 par son concert improvisé au pied du Mur de Berlin juste tombé… Et les communautés de fans se saisissent eux aussi de murs pour témoigner de l’amour qu’ils portent aux artistes, comme le Lennon Wall de Prague, ou les murs des maisons de Serge Gainsbourg à Paris ou de Freddie Mercury à Londres.

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Photo par Mihael Grmek, Le John Lennon Wall de Prague, 2012

 

On ne peut évoquer ces messages d’amour sans parler du mur des Je t’aime, à Paris. Laissons la parole aux artistes, Frédéric Baron et Claire Kito, pour comprendre cette démarche : « Dans un monde marqué par la violence, dominé par l’individualisme, les murs, comme les frontières, ont généralement pour fonction de diviser, de séparer les peuples, de se protéger de l’autre. Le mur des je t’aime est au contraire, un trait d’union, un lieu de réconciliation, un miroir qui renvoie une image d’amour et de paix ».

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Photo par Nico Paix, Le mur des Je t’aime à Paris, 2008

 

Les murs sont donc aussi des lieux de communion politique, artistique mais également religieuse, et ce depuis des siècles. On trouve dans les églises chrétiennes des murs destinés à séparer l’autel ou le sanctuaire – le divin – des fidèles – le profane. C’est le cas dans une certaine mesure du jubé catholique, qui servait également de tribune pour les lecteurs de la Bible, mais tout particulièrement de l’iconostase orthodoxe qui, tout en cachant la célébration de l’office à l’assemblée, est considéré comme une porte vers le divin grâce aux icônes dont il est orné.

Le Mur des Lamentations ou « Mur occidental », ancien mur de soutènement de l’esplanade du temple de Jérusalem, est, lui, le lieu le plus saint du Judaïsme, car le plus proche du Saint des saints de l’ancien temple détruit. Vénéré par les fidèles, il est également utilisé à des fins politiques par l’Etat d’Israël comme symbole national. Destination de pèlerinage et de visite touristique, ce mur conjugue passé et présent, profane et sacré.

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Photo par Xavier Gillet, Le Mur des Lamentations ou Mur occidental à Jérusalem, 2014

 

En définitive, ces murs érigés comme frontières entre civilisations, religions, idéologies ou individus voient fréquemment leur symbolique transformée par une réappropriation populaire, jusqu’à devenir des chaînons d’un patrimoine commun. Ainsi, le Mur de Berlin devient Monument historique dès 1990 et les Monuments historiques français comptent quant à eux un nombre incalculable de remparts de villes et autres fortifications. Le Centre du Patrimoine mondial de l’Unesco, qui désigne les biens de valeur universelle exceptionnelle, n’est pas en reste et inscrit ainsi dans sa liste la Grande muraille de Chine et le mur d’Hadrien en 1987, la prison de Robben Island en Afrique du Sud, témoin de l’Apartheid, en 1999, ou encore les ouvrages de défense vénitiens Stato da Terra – Stato da Mar en 2017.

Pourquoi ? Comment ? Quels processus amènent l’Homme à reproduire sans cesse ce lien ambigu avec les murs, qu’il érige puis détruit, physiquement ou symboliquement ? La révolte, la communion, l’art qu’ils génèrent font tomber ces murs mais ne semblent jamais réussir à remettre en question un besoin récurrent de cloisonnement, comme une peur cyclique d’un monde trop ouvert, d’une communauté globale de l’humanité.

Par Laure Armand d’Hérouville, juin 2019

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